C’est fou ce qu’il peut se passer quand on prête sa machine à laver à un ami et que ce dernier est plus que généreux. Pour ma part cela m’aura permis d’agrémenter mon top 5, des plus beaux concerts jamais vécu, d’un quatrième (c’est de l’arithmétique musico-sentimentale).
Le théâtre de la ville de Chatelet abritait hier soir, Wayne Shorter. Celui que Rolling Stone Magazine a très justement nommé «The most self-effacing great musician of the past twenty years » (A vos dicos !). L’homme que l’on considérait comme la boîte à idées du légendaire 60s Quintet de Miles Davis, aux côtés de Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams. Celui qui formait en 1970 avec Joe Zawinul, l’une des plus grosses bases de samples de Madlib et de bien d’autres producteurs à succès indépendants (notez l’absence de virgule) : Weather Report ; groupe pionner du jazz électronique et de ses différentes fusions. Le saxophoniste esthète du Power of Tree de Michel Petrucciani. Un grand monsieur du jazz. Une légende discrète de la musique moderne.
La scène minimaliste (piano à queue, contrebasse couchée, batterie basse et tapis persan), devant son immense écran rétro-éclairé bleuté évoquerait presque, lorsque l’on plisse les yeux, une peinture abstraite ou une quelconque composition impressionniste. Et cette sensation de flottement me suivra tout au long de cette, plus-que-belle, performance. Une étrange sensation d’agréable tournis, un roulis (musical), une houle (de notes) pénétrante…
Dés le début, le ton est donné et les quatre virtuoses de l’improvisation nous assènent avec une douce violence leurs libres interprétations des travaux de Mr Shorter. On est loin du jazz dansant et accessible à tous, et pourtant malgré cette entrée en trombe dans le monde de la musique intellectuelle par excellence, l’accroche est pratiquement immédiate. On s’accroche à un tout, puisque tenter de suivre une rythmique ou une mélodie serait de la folie : l’univers musical présenté par le groupe est bien trop complexe. Mais l’âme, cet organe qui n’a quelques fois pas besoin de comprendre, s’ancre à des sentiments, des ressentis et nous ouvre les portes d’une écoute interne, d’un dialogue avec l’abstraction désormais en mouvement, que pouvait nous évoquer la disposition de la scène vide.
Reprenant en partie les titres du disque récemment sortie par Verve : Footprints Live, le quartet crée et construit autour de thèmes cohérents aux couleurs diverses et variées. Les morceaux se mettent lentement en place de manière naturelle, et notre hôte se fait remarquer avec discrétion, lorsque qu’il s’impatiente et veut à son tour insuffler sa touche dans cet imbroglio organisé, en laissant son instrument doré pousser avec douleur ses stridences. Le batteur, tout en finesse du toucher et en cris, tel un automate, frappe une mécanique qui surprend, englobe et lisse des ambiances lancinantes posées par les notes égrenées du piano et les lignes saccadées de la contrebasse. On est dans une sphère qui n’est pas sans rappeler l’univers onirique du Maiden Voyage de Hancock, on effectue un voyage étrange et déstabilisant.
Les influences sont là, le ressentis aussi, et la création improvisée est maîtrisée. Le Jazz habite les lieux de son aura sombre et l’on comprend maintenant pourquoi cette musique est si belle. La musique du diable prend alors toute sa dimension mystique et je me félicite de lui avoir vendu mon âme en ayant prêté ma machine à laver.
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